Vous vous demandez pourquoi le texte de La Boétie invite à autant de lectures différentes selon les lecteurs et les siècles ? Voici quelques éléments de réponse !
Avant de plonger dans la lecture du texte de La Boétie, il est essentiel de clarifier certains aspects liés au contexte de rédaction et de publication de l'œuvre.
Le manuscrit original du Discours de la servitude volontaire n'a jamais été retrouvé, et le texte n'a pas été publié du vivant de l'auteur. Nous ne possédons que des copies qui, par ailleurs, ne sont pas entièrement identiques. De plus, dans sa version la plus ancienne, basée sur les trois manuscrits de l'époque disponibles à la Bibliothèque de France, il est écrit dans un français archaïque, difficilement compréhensible aujourd'hui en raison des changements dans l'écriture, l'orthographe, le vocabulaire, la ponctuation et la syntaxe. Ainsi, nous le lisons généralement dans une version modernisée.
Une modification apportée par Montaigne intrigue les chercheurs : il a indiqué une date de rédaction incorrecte de l'ouvrage : 1546 au lieu de 1548. Cette erreur a été repérée par des spécialistes grâce à certaines expressions devenues obsolètes à la seconde date. Pourquoi Montaigne a-t-il fait cela ? Principalement pour éviter de lier la rédaction du texte aux événements dramatiques de Guyenne, notamment le soulèvement contre le roi et la guerre civile. De plus, le Discours a été publié en 1573 en latin, tronqué et divisé en dialogues par le parti huguenot (protestant) dans Le Réveille-matin des Français et de leurs voisins. Ensuite, en 1576, 1577 et 1578, plusieurs éditions ont été publiées à Genève dans le même contexte de défense du parti huguenot, au grand désarroi de Montaigne1.
Le spécialiste Philippe Desan a raison de souligner que le début des guerres de religion, marqué par le massacre de Vassy en mars 1562, représente un tournant majeur dans la réception du Discours. En réalité, on pourrait soutenir que le conflit religieux qui divise la France à partir des années 1560, en particulier dans le sud-ouest, a conduit à une réception du Discours à la fois inattendue et paradoxale.
Montaigne a donc renoncé à sa propre publication car ces éditions associaient le Discours à une cause particulière, la cause protestante. Il espérait ainsi le protéger des utilisations partisanes. Cela n'a cependant pas empêché sa diffusion et son adoption par divers lecteurs attentifs pour des raisons variées. Ensuite, l'ouvrage a été tantôt oublié, tantôt réactualisé.
1. Le conflit entre catholiques et protestants au XVIe siècle, souvent appelé les guerres de religion, trouve ses racines dans la Réforme protestante initiée par Martin Luther en 1517. Cette période a vu l'émergence de divisions religieuses majeures en Europe, opposant les partisans de la réforme religieuse, les protestants, aux défenseurs de l'Église catholique romaine. Les protestants contestaient plusieurs pratiques et doctrines de l'Église catholique, notamment la vente des indulgences, l'autorité du pape, et certains sacrements. Ils prônaient un retour à ce qu'ils considéraient comme les enseignements originaux de la Bible. Les tensions religieuses se sont rapidement mêlées à des enjeux politiques. Les monarchies et les seigneurs locaux voyaient dans la Réforme une opportunité de s'affranchir de l'influence du pape et de l'Église catholique, renforçant ainsi leur propre pouvoir. En France, par exemple, les protestants (souvent appelés huguenots) ont été soutenus par certains nobles qui cherchaient à limiter l'autorité de la couronne.
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